13 novembre 2015

« Non, j’ai du travail à finir. » En levant les yeux au ciel, déçue, voilà ce que je répondis à une amie, elle à Liège, qui m’appelait pour savoir si je comptais mettre le nez dehors en cette « belle » soirée du vendredi 13 novembre 2015. Quelques heures après, des messages « Allume la télé », « Reste à l’abri ». C’était un vendredi, comme aujourd’hui. Cela fait 5 ans. 5 ans et la douleur est toujours là. Cette nuit de l’horreur, la peur intense, l’incompréhension, mes amies habitant juste au-dessous du café La Belle Équipe, Le Petit Cambodge où j’allais manger, ces amis dont on cherche à avoir des nouvelles. Au téléphone, ma mère essaie de me rassurer : « Quelle est la probabilité que cela touche des gens que tu connais ? ». Peut-on lui reprocher sa naïveté de s’empêcher de penser que toute personne peut être une cible et que la vie n’est pas une question de probabilité ? Samedi 14 novembre, dans ce Paris groggy, silencieux (ce silence pesant m’a marquée, à jamais, en ouvrant ma fenêtre en me « réveillant » -si on peut parler de sommeil-), sous le choc, je reçois l’appel de mon amie (la même amie que la veille) : alors, l’impossible, l’irréel, l’intangible, devient malheureusement possible. Toi, Elif, solaire, généreuse, brillante, et ton petit ami Milko, Belges qui profitiez de la vie parisienne depuis quelques mois, preniez un verre au bar La Bonne Bière. Ce café de la rue de la Fontaine-au-Roi, dans le 11ème arrondissement, était l’un des 6 lieux parisiens ciblés ce soir-là : deux hommes armés de Kalachnikov et d’explosifs se sont approchés de l’établissement et ont ouvert le feu sur les clients attablés en terrasse, dont vous deux, sans leur -sans vous- laisser la moindre chance. Des scènes de guerre, coordonnées, dans Paris, dans nos rues si familières.

Cette nuit de chaos a changé ma vision de la vie pour toujours, a détruit mon insouciance. Je ne rentrerai pas dans les détails. Plusieurs jours, plusieurs semaines, mes larmes de sidération ont coulé. Dimanche dernier, dans un documentaire diffusé sur C8, revoir les images, tournées juste après le drame, notamment de la terrasse de La Bonne Bière, n’a fait que raviver l’émotion, avec cette boule dans la gorge et cette sensation de froid intense qui me parcourt le corps. D’ailleurs, depuis 5 ans, je ne suis repassée qu’une seule fois devant ce bar et j’évite tant que je peux le 11ème arrondissement, que j’adorais avant. Je vis en sachant que le cauchemar peut arriver partout, à tout moment, et toucher n’importe qui. La phrase « Quelle est la probabilité que cela touche des gens que tu connais ? » me hante. Certes, il y a eu Elif et Milko, que je connaissais personnellement, mais il y a aussi eu Romain Naufle, le luthier de mon quartier de l’époque, des amis pompiers marqués à jamais par leur intervention, et ces victimes, amis de potes, jamais rencontrés mais dont le drame semble si proche car raconté seulement par un intermédiaire qui les épaule dans la tragédie, comme le rugbyman professionnel Aristide Barraud (je vous invite d’ailleurs à vous nourrir de ses témoignages, d’une force saisissante : dans « Salut les Terriens », au travers du documentaire « Alice et Aristide » signé Laetitia Krupa ou dans son livre « Mais ne sombre pas »), ce spectateur au concert des Eagles of Death Metal, cette joueuse de foot amateur qui a failli être amputée de sa jambe, etc. Là, je me suis rendue compte que Paris est vraiment un village : liens d’amitié directs ou via-via, c’est un microcosme.

Si un tel malheur peut s’introduire brusquement dans nos vies, espérons qu’il puise en être de même pour le bonheur. « Fluctuat Nec Mergitur », la devise de Paris (« Il est battu par les flots mais ne sombre pas »), s’est affichée partout dans la ville et fut instantanément reprise sur les réseaux sociaux. « Buvez du vin et vivez joyeux », telle était celle d’Elif. Spread the love!

Photos : aalstyles.com // Mes pensées aux survivants, aux familles et aux proches des victimes, aux secours qui sont intervenus cette nuit-là 🙏 // Pour ne pas oublier : « 13 Novembre : Fluctuat Nec Mergitur » réalisé par Gédéon Naudet et Jules Naudet sur Netflix, documentaire de grande qualité, en 3 parties, avec des témoignages des survivants, des membres du RAID, de la BSPP et des hommes d’État dont François Hollande, Bernard Cazeneuve, Anne Hidalgo, qui ont dû gérer la crise // Suivez-moi sur Instagram.

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